Merci pour le rohypnol !

Le dernier film de Claude Chabrol est intéressant à plus d’un titre. D’abord parce que " Merci pour le chocolat " est un bon film, mais aussi parce qu’il évoque les dégâts que peut occasionner un médicament somnifère, le Rohypnol (ou flunitrazépam), en l’occurrence en le mélangeant à du chocolat et à des fins criminelles. Si cette forme d’utilisation est heureusement le plus souvent du registre de la fiction, la réalité n’en est pas moins angoissante. Car le Rohypnol est particulièrement dangereux. Il continue malgré tout d’être commercialisé et c’est même l’un des somnifères les plus prescrits. C’est aussi celui qui est le plus détourné par certains toxicomanes, et celui que l’on retrouve impliqué dans la plupart des overdoses mortelles en France, associé à de l’héroïne ou d’autres morphiniques. Des voix ne cessent de s’élever pour que ce produit soit enfin retiré du marché, comme cela est le cas habituellement lorsqu’un médicament présente des effets secondaires ou des détournements d’usage spécialement dommageables. La liste est longue de ces médicaments psychotropes abandonnés au profit de molécules plus sûres, depuis le Mandrax, le Thymergix, jusqu’au Survector, en passant par la plupart des barbituriques et la totalité des " coupe-faim " amphétaminiques. Pour le Rohypnol, toujours rien, malgré une pétition réunissant près sept cent signatures de médecins et de professionnels de santé qui – fait rarissime en France – demandent la décommercialisation de ce médicament. Rarement la frilosité des pouvoirs publics et le déni de certains milieux médicaux associés à la stratégie d’un Laboratoire pharmaceutique puissant visant à préserver ses intérêts économiques, n’ont conduit à autant d’atermoiements pour prendre une décision de simple santé publique. Lorsque le blocage est tel, il devient nécessaire d’en appeler à l’opinion publique. C’est ce que nous faisons.

Le flunitrazépam est une molécule de la classe des benzodiazépines, qui comprend un grand nombre de spécialités pharmaceutiques utilisées principalement pour leurs propriétés tranquillisante (contre l’anxiété) et sédative (pouvant aider à induire le sommeil). Ces médicaments ont été découverts dans les années soixante, et ils ont peu à peu remplacé les barbituriques dont on avait pu constater les nombreux effets nocifs. Ils ont, de ce fait, connu un très grand succès. Particulièrement en France puisque nous en sommes le premier pays consommateur au monde. Contrairement à ce que l’on avait cru au moment de leur découverte, ces médicaments ne sont pas indemnes d’effets secondaires et de risques potentiels, notamment de dépendance. Comme il en est pour toutes les classes de médicaments, toutes les benzodiazépines n’ont pas exactement ni les mêmes propriétés pharmacologiques ni les mêmes effets indésirables ou toxiques. Certains ont une action plus longue, d’autres agissent principalement sur le sommeil, d’autres encore apportent davantage de relaxation musculaire, etc.

Indéniablement, parmi les benzodiazépines, le flunitrazépam est particulier. Cette particularité tient au fait qu’il est vite absorbé par l’organisme et qu’il diffuse rapidement dans le cerveau, alors qu’il ne s’élimine que très lentement, en une vingtaine d’heures. Cela a plusieurs conséquences. La première est que, à fortes doses, cette substance provoque un effet euphorisant voire " défonçant " de longue durée. Effet majoré s’il est associé à de l’alcool. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de voir des sujets avaler comprimés sur comprimés, jusqu’à 20, parfois même 80, et jusqu’à obtenir cette sensation de détente et de détachement du monde. Mais, parallèlement, en augmentant les doses, si l’on obtient un effet cumulatif sur le psychisme, on cumule aussi les effets toxiques et l’on s’approche vite de la dose dangereuse qui provoque un ralentissement tel du fonctionnement cérébral pouvant aboutir au coma.

On comprend pourquoi le flunitrazépam est à la fois la benzodiazépine la plus recherchée par des toxicomanes dans de nombreux pays, que ce soit en Asie, en Amérique du Sud ou en Europe, et celle qui provoque le plus d’accidents mortels. En France, le Rohypnol est prescrit essentiellement par des médecins généralistes ou des psychiatres, et le plus souvent, malgré d’innombrables mises en garde, à des toxicomanes, dans une indication plus ou moins réelle d’"insomnie rebelle". Plusieurs études permettent d’avoir une connaissance précise des détournements et personne ne peut prétendre en ignorer l’ampleur. Que ce soit le programme mené depuis des années par les très officiels Centres d’Evaluation et d’Information sur les Pharmacodépendances (CEIP) ou des études plus locales comme celle effectuée dans la région de Nancy, publiée récemment dans une revue scientifique (les " Annales de Médecine interne ") ou l’étude réalisée par des Instituts médico-légaux sur les substances en cause lors des comas par surdoses.

Mais le flunitrazépam présente une autre spécificité dans ses effets indésirables : celle de produire un état d’ébriété semi-conscient accompagné d’un sentiment d’invincibilité et suivi d’amnésie. Ce que l’on a appelé l’\"effet Rambo\", qui conduit des usagers de Rohypnol à commettre des actes délictueux sans même s’en apercevoir et sans en garder le souvenir. De plus, l’amnésie conduit l’usager à oublier ce qu’il a déjà consommé et à perdre ainsi tout sens des risques toxiques qu’il prend. Tous les cliniciens qui travaillent auprès de toxicomanes peuvent témoigner de tels cas. Les personnels des prisons savent bien aussi que le Rohypnol augmente l’agressivité des détenus qui en abusent. Dans une enquête très approfondie menée en 1995 par le Docteur Jamoulle, un médecin belge, des personnes racontent avec quelle désinvolture elles ont, sous Rohypnol, commis des vols, des agressions ou ont été victimes d’accidents de voiture et n’en ont eu connaissance souvent qu’a posteriori, par leur entourage. Un état qu’ils désignent par l’expression " être en Roche "…

Ce pouvoir amnésiant fait du flunitrazépam une substance susceptible d’être utilisée comme moyen de soumission chimique, c’est-à-dire pour obtenir la passivité puis l’oubli d’une personne, notamment dans le but de la violer. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons pour lesquelles il n’a jamais été commercialisé aux USA : l’administration en charge des autorisations de mise sur le marché des médicaments (la Food and Drug Administration) a toujours considéré qu’il s’agissait d’une molécule trop dangereuse. En France, le Laboratoire Roche s’est contenté, face à cette accusation, de modifier la présentation des comprimés : une coloration bleue est sensée signaler la présence de Rohypnol dans du jus d’orange ou de la bière. Mais celle-ci n’apparaît ni dans du café, ni dans du… chocolat.

Toutes ces données sur les dangers du flunitrazépam ont été abondamment décrites et ont fait l’objet d’un rapport scientifique officiel, extrêmement précis et exhaustif, mais c’était en Australie. Curieusement, ce rapport du Docteur Malcom Dobbin (qui date de 1997) est quasi inconnu en France où pourtant aucune expertise publique du même type n’a jamais été réalisée alors que nous sommes l’un des pays les plus grands consommateurs de Rohypnol. Pourquoi cet aveuglement et pourquoi des mesures restrictives n’ont-elles pas été prises dans notre pays ? Quelques raisons sont invoquées avec plus ou moins de bonne foi. Examinons les.

Selon le Laboratoire Roche, le Rohypnol serait le seul médicament efficace contre les insomnies sévères. Cela est parfaitement inexact. D’une part, il existe à présent bien d’autres somnifères moins toxiques. D’autre part, devant une insomnie " rebelle ", beaucoup de spécialistes préconisent de recourir à d’autres médicaments que les benzodiazépines (comme des neuroleptiques voire des antidépresseurs). Il existe donc des alternatives thérapeutiques et laisser croire que le Rohypnol serait irremplaçable n’est qu’un argument purement commercial.

D’autres prétendent qu’il faudrait que la décision soit prise au niveau européen, pour éviter les risques de trafics transfrontaliers. Renvoyer vers les arcanes des systèmes de décision européens une mesure que l’on ne veut pas prendre est une tactique un peu éculée. La France a toute la liberté pour adopter les mesures qu’elle entend vis-à-vis des produits de santé. Tous les pays européens ont déjà des règlements différents en matière de psychotropes, et s’il est sûrement indispensable de rechercher une harmonisation, il n’en est pas moins nécessaire d’adapter les dispositions légales en fonction des situations nationales. Par ailleurs, il ne fait aucun doute qu’une mesure draconienne prise en France envers le flunitrazépam aurait un effet d’entraînement pour d’autres pays. C’est bien ce qu’essaie d’empêcher par tous les moyens le Laboratoire car les enjeux économiques pour Roche sont importants.

S’attaquer au Rohypnol serait s’attaquer à toutes les benzodiazépines. Cette affirmation manifeste une méconnaissance totale de la réalité qui montre que toutes les molécules d’une même catégorie pharmacologique ne se valent pas. Nous n’avons aucunement l’intention de rechercher l’interdiction de tous les médicaments dès lors qu’ils sont l’objet de détournements. Mais nous le répétons : sur tous les critères de risque, le Rohypnol est la benzodiazépine qui présente les niveaux les plus élevés. Cela est incontestable. Banaliser le Rohypnol c’est non seulement faire injure à la réalité scientifique et clinique, mais c’est aussi justifier l’immobilisme.

Faire disparaître le Rohypnol conduirait à reporter les détournements sur un autre médicament. Il est certain que la question de l’abus de médicaments ne sera pas magiquement résolue par la décommercialisation d’un produit. Il est probable aussi que d’autres mesures seront nécessaires pour limiter les risques, par exemple la limitation des doses par comprimé de certaines benzodiazépines. Nous savons bien que le problème est complexe et qu’une meilleure utilisation des psychotropes implique surtout des efforts de formation des prescripteurs et d’éducation du public. Nous sommes de ceux qui s’y sont engagés depuis longtemps. Mais des mesures adaptées de contrôle des produits et de leur accès sont également nécessaires. Sinon, qu’est-ce qui justifierait des règles de prescription différentes selon les substances et l’abandon de certaines spécialités ? Qui peut se plaindre aujourd’hui de la disparition du marché des barbituriques d’action brève qui, il y a encore une quinzaine d’années, faisaient des ravages parmi certains toxicomanes ?

À nos collègues qui nous opposent le refus de toute forme de prohibition, nous voudrions dire que réclamer une révision du système de prohibition et une décriminalisation de l’usage de toutes les substances – combat qui est aussi le nôtre -ne signifie pas vouloir un accès libre et illimité à toutes les substances, ni l’inutilité de tout contrôle des produits. Le laisser croire est irresponsable et décrédibilise la lutte anti-prohibitionniste.

Rien ne justifie de laisser en vente un somnifère nettement plus toxique que les autres.

Les décisions qui s’imposent dépendent de deux décideurs a priori indépendants : le Laboratoire pharmaceutique et le Ministère de la Santé. Devant le refus du premier de faire ce que d’autres sociétés privées ont fait en plaçant la santé publique avant leurs profits immédiats, nous nous tournons vers l’Etat. Les tergiversations de la Commission des Psychotropes (commission consultative d’experts) ont malheureusement encouragé l’administration à ne rien faire. L’inaction serait à présent une faute grave. Nous suggérons comme mesure intermédiaire avant sa décommercialisation que le flunitrazépam soit classé parmi stupéfiants et que sa prescription soit restreinte aux spécialistes hospitaliers, comme il en a été des médicaments amaigrissants à base d’amphétamines dans un passé très récent, durant les quelques années qui ont précédé leur suppression du marché, et sans que cela pose des problèmes majeurs aux patients concernés ou aux prescripteurs.

Nous en appelons avant tout à la transparence dans ces questions qui touchent la santé publique, c’est à dire la vie et les drames vécus par des personnes. Nous en appelons aussi à une meilleure prise en compte des systèmes d’observation qui existent déjà, comme les travaux des CEIP, et à la mise en place de dispositifs d’évaluation des détournements de médicaments qui s’appuient sur la concertation avec les intervenants de terrain. Les dommages provoqués par les drogues ne sont pas seulement liés aux substances illégales. Et, en matière de mésusage ou d’abus de médicaments la connaissance n’appartient ni aux pharmacologues ni même à la médecine. C’est un fait de société, mais d’autant plus difficile à rendre visible qu’il touche essentiellement des populations marginales.

Le Rohypnol serait-il encore en pharmacie si les principaux dégâts qu’il occasionne ne touchaient plus seulement les exclus, les " drogués " de la rue, mais Monsieur tout-le-monde ?

http://www.anit.asso.fr/documents/rohypnol.php

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